Avant de commencer ce journal, j'éprouve le besoin de remonter le fil de ma jeune vie. Qui sait ? Peut-être que ces pages seront lues un jour ? Alors autant me présenter
Je m'appelle Anaël. Je suis un elfe sylvestre. Ma communauté est blottie à l'orée de la forêt de Brocéliande. Mes cheveux sont aussi noirs que l'ombre épaisse de la nuit et mes
yeux aussi clairs que l'eau glacée d'un lac en hiver.
Ma mère est issue d'une longue lignée de mages et de sorcières. Elle est née près de l'océan, dans un village des Montagnes Noires, en ce lieu que les humains nomment "Bout du Monde". Les êtres de cette famille sont réputés pour connaître les plantes qui soignent, mais aussi celles qui apportent souffrance et mort. Ils savent également bouter le feu, par incantations ou simplement en imposant les mains, et peuvent lire le passé ou l'avenir dans les cendres. Mais, surtout, certaines femmes de ce lignage sont appelées à servir aux côtés de l'Ankou, le messager de la mort en ce pays, et deviennent ainsi des "Gardiennes d'âmes".
De ma mère je n'ai que peu de souvenirs. Je la revois préparant onguents et potions. Je m'asseyais près de la cheminée, pelotonné bien au chaud, enveloppé dans une couverture. Ses longs cheveux noirs retombaient en une magnifique cascade de boucles sur son dos. Leur noirceur n'avait d'égal que ses yeux, brillants et mystérieux, qui semblaient plonger dans les profondeurs de votre âme... La table était recouverte de feuillages, fleurs et branchages, de flacons de toutes les couleurs, d'épices, et de bon nombre d'ustensiles. Elle psalmodiait des incantations, et quelquefois chantonnait. Je m'endormais en écoutant sa douce voix rassurante, tout enveloppé de vapeurs chaudes et odorantes.
Mon père, lui, est un elfe des forêts. Il appartient à une tribu nomade des terres ligériennes. Sa peau est d'une blancheur de porcelaine et ses yeux sont gris comme l'océan en colère. Ses cheveux fins et lisses sont d'une blondeur nordique, héritage de ses ancêtres aventureux venus des terres lointaines au-delà des mers.
Ma mère l'a séduite à la manière de toutes les sorcières : avec force incantations et autres filtres d'amour, jusqu'à lui faire perdre la raison et ainsi l'éloigner de son clan.
Mais c'était sans compter le sablier du temps qui égrenait chaque seconde vers son inéluctable destinée...
L’Ankou est venu lors d’une nuit sans lune.
Elle l’attendait, sereine, belle et froide comme les roches de granit de notre terre. Elle avait mis sa plus belle robe : dentelle blanche et velours noir, ses gants du dimanche, et sa jolie coiffe brodée retenait le flot de ses cheveux de jais.
Elle a suivi le sombre personnage. Sans un regard en arrière.
Libéré des enchantements mon père est parti rejoindre sa tribu nomade. Lui non plus n’a jamais regardé derrière lui…
Je n’ai versé aucune larme, mais depuis mon cœur saigne.
C’est le vieux Messlin qui m’a recueilli. Conseiller à la cour du roi, il n’était pas souvent à la maison. Quand il était là, il s’enfermait dans son bureau, emmuré dans une tonne de papier. Il avait toujours de l’encre sur ses doigts et sur ses vêtements.
J’étais aussi libre et sauvage qu’un oiseau. Je passais mon temps dans la forêt, à observer la nature et communier avec les éléments. De temps à autre l’instituteur venait à la maison dire à mon tuteur sa façon de penser quant à mes perpétuelles absences de l’école. Mais je me sentais étouffer dans ces murs, alors je fuguais. Messlin « poussait sa gueulante » et je me retrouvais pour quelque temps emprisonné sur les bancs de l’école, entouré par les regards sarcastiques, mais aussi apeurés, des autres élèves qui ne me prenaient rien de moins que pour le fils d’un démon !
Je me suis toujours dit que le conseiller ne m’avait pas recueilli par charité d’âme, mais juste parce qu’il fallait que quelqu’un le fasse. Et il est vrai que si je n’ai jamais manqué de rien je n’ai jamais eu non plus de tendres égards de sa part.
Peu d’elfes de mon clan possèdent des prédispositions pour la magie, il y a cependant quelques très bons mages. A 14 ans j’ai voulu rejoindre leur communauté pour apprendre à me servir de mes dons… et me suis fait rejeter d’office et avec empressement ! Les elfes sylvestres sont véritablement opposés à toute forme de magie noire : l'héritage que ma mère m’a transmis les consternent littéralement.
C'est à peu près tout ce qu'il y a à dire de moi, au jour d'aujourd'hui.
Mon tuteur a décidé de me confier à la garde royale, où, d'après lui, on saura me "dresser". Et voilà. Je suis convoqué demain à la caserne pour l'accueil des nouveaux cadets. Messlin m'a chaudement recommandé de ne pas terroriser mes camarades de promotion, d'essayer de paraître sociable et, si possible, un tant soit peu discipliné...
Demain le début d'une aventure...
C'est dur de coucher ces mots sur le papier, mais c'est assez libérateur. Je pense que je vais continuer assidûment ce journal.
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